Le lendemain.
Midi.
J'ai eu un mal fou à m'endormir. Le regard perçant de mon nouveau public m'a hanté jusque sous la couette. J'ai eu beau fermé les yeux, ses yeux apparaissaient sur ma rétine. Effrayante sensation d'être suivie. Sensation effrayante mais aussi excitante, je dois l'avouer.
La sensation de manque se fait sentir... Je prends le temps d'enfiler un survet' dix fois trop grands (en même temps, je suis plutôt petite), attache mes cheveux rapidemment, et avale un cachet de Valeron (*pilule parfois utilisée par les toxicos de l'époque afin d'amoindrir la sensation de manque). Dans le coin de la pièce, j'aperçois une toile vierge, mes pinceaux traînant autour...
Je prends à la volée une bouteille de vodka. Le liquide réchauffe ma gorge, se mêle aux gateaux secs que j'engloutis. Mes yeux sont toujours rivés sur la blancheur de la toile qui n'attend qu'à vivre. Vite, mon esprit s'assombrit, mes yeux sont embrumés, mon pas est indécis... Je titube vers mes pinceaux, lâchant ma bouteille presque vide.
Je suis à moitié consciente de la chorégraphie de mes gestes, je vois les formes défiler, le reste de la pièce tourne autour de moi, les couleurs se mêlent, je suis rivée sur ma peinture.
Au bout de trois heures d'ivresse artistique, je tombe sur mon plancher, exténuée, comme à chaque fois que je peins. Le sommeil m'emporte.
2oHoo
Mes yeux s'ouvrent puis se referment. Les effets de l'alcool se sont un peu dissipés, mais ma tête me fait un mal de chien. Difficilement je bouge mes doigts et mes pieds... Je me rends compte que je suis toute engourdie, et que décidemment, la parquet n'est pas aussi confortable que mon lit.
J'approche mes doigts vers mes yeux et contemple mes mains. Elles sont franchement sales : recouvertes de peinture, noire, gris, rouge... Je me rappelle alors mes dernières actions avant de m'être endormie. Je me relève avec peine et soulève le drap jeté sur ma toile.
Je découvre non sans satisfaction mon travail...
Je vois très distinctement ce que j'ai peint « inconsciemment » : il s'agit d'un couple enlacé amoureusement, la fille peinte en rouge, l'homme en noir, formant un tout homogène et flou. Une vague de mélancolie s'insuffle en moi... Jamais je ne connaitrai ce bonheur, si pur, si fusionnel...Moi, je suis condamnée à un « bien-être » malsain auquel je suis dépendante jusqu'à ma mort.
Agacée, je rejette le drap sur la toile.
23Hoo
Je ne me suis pas remise de cette image du couple enlacé. Je me mets à divaguer, imaginant qu'il s'agit peut-être d'une prémonition, ou alors d'un remord caché au plus profond de moi. J'ai peut-être peint l'image d'une vie que j'avais rêvée. La mélancolie ne me lâche plus.
Dans la petite loge des danseuses, mes deux collègues junkies me réconfortent. Mon regarde est plus vide que jamais... Je cache mes cheveux sous un chapeau haut de forme qui voile également mon regard, ne laissant entrevoir que le tiers de mon visage.
Ce soir, la motivation n'y est pas, je la cherche dans un verre de whisky. A mon tour.
Tout d'abord dans le noir, la lumière épouse mes formes tandis que la musique s'élève. Les bavardages cessent ; tous sont concentrés sur mes mouvements gracieux. Qui aurait crû que mon passé de petite danseuse classique m'eut aidé à financer ma drogue ? L'ironie m'arrache un sourire. Je sens les regards pervers se promener sur mon corps frêle.
Mais je me refuse de tenter un regard vers eux... les trois hommes, présents pour la première fois hier soir, sont revenus.
Pendant plusieurs secondes, je m'exige de baisser les yeux, ou de les clore. Je sais que je porte un chapeau jetant une ombre sur mes yeux, pourtant, si jamais je croise leurs regards, je vais perdre l'équilibre. Ce n'est vraiment pas le moment, d'autant plus que le manque d'héroïne commence à se faire ressentir... Mais ne pas les regarder devient une véritable torture, et au bout de ces quelques secondes, je me soumets à la tentation de plonger mes yeux dans les leurs.
Et c'est comme une dose d'héro... le plaisir m'envahit, leurs regards me pénètrent, et bientôt je ne danse que pour eux, misérables plongés dans l'obscurité du bar. L'instant s'achève avec les dernières notes de musique, je détourne mon regard sans prêter attention aux sifflements ou légers applaudissements.
Une fois encore, je suis délicieusement ébranlée par cet instant. Dans ma loge, je tarde à me démaquiller, mon esprit est loin. Mais mon corps, lui, me rappelle à mon devoir : aller trouver Kerstin.
Enfilant mon manteau, je déboule pour atterrir devant la sortie, menant à la petite cour derrière le bar : l'endroit du rendez-vous. Je pousse le bâtant de la porte et aperçois avec appréhension qu'en dehors de Kerstin, appuyé sur le mur comme habituellement, deux hommes sont présents au fond de la cour, fumant leur cigarette et discutant tout bas. Leur silhouette me semble familière mais je n'ai pas le temps de m'y attarder. J'espère seulement qu'il ne s'agit pas d'une brigade des stup' en planque.
Je m'avance vers mon ex, et n'y vais pas par quatre chemins :
« Moi : j'espère que ce soir tu as ce que je veux...
Kerstin : Bien entendu, seulement tu vas devoir coopérer...
Moi : s'il s'agit d'une proposition, autant le dire clairement : je refuse qu'on soit de nouveau en couple. Tu sais très bien où ça nous a mené, et que ça ne marche pas entre nous. »
Mon ton est ferme, mais je ne l'ai pas convaincu apparemment. iL m'attire contre lui, approchant son visage très près du mien, suffisamment pour que je me rende compte que ce soir, il était tout à fait lucide.
« Kerstin : J'ai envie de toi... »
Un geste déplacé accompagne ses paroles... S'il continuait, il est certain que je ne serais pas en mesure de le dissuader par la force. Je le repousse fermement, en vain... Mon ton se fait plus dur encore :
« Moi : Lâche-moi maintenant ! »
... il commence à me serrer et essaye de m'embrasser...
« Moi : arrête ça !! »
Dans la peur, je fermais mes yeux, et j'ai crû qu'il avait enfin décidé d'obtempérer puisque il m'avait lâché précipitamment.
J'ouvre les yeux, et vois le cou de Kerstin, affolé, coincé dans les mains géantes d'un homme qui me paraissait gigantesque. A son côté se tenait un autre homme, moins grand mais tout aussi imposant. Je restais stoïque, tandis que l'homme intimidait mon dealer. Dans la nuit noire, l'homme lâche enfin son étreinte et Kerstin détale dans la rue. Je m'autorise un soupir de soulagement, et regarde enfin mes deux « sauveurs », qui s'approchaient dans la lumière du réverbère.
Je les reconnais tout de suite.
Chapitre un peu plus long ^^
continuez à poster =P