Banlieue de Berlin, octobre 1993.
23Hoo.
Et merde. Encore une journée inutile. Non, en fait c'est tout bonnement MOI qui suis inutile. Je me demande s'il y a encore de l'espoir. On dirait que le destin ne m'est pas favorable. Pourtant c'était bien parti non ? Petite, je m'imaginais déjà... « Kay, la plus grande artificière de toute l'Allemagne ! Maman tu crois que je vais réussir ? »
Et me voilà aujourd'hui : Kay, 25 ans, diplômée de pyrotechnie depuis Mai, n'a toujours pas trouvé d'emploi, et vit grâce au maigre héritage de ses parents fraîchement décédés lors d'un accident de voiture, tente de vendre ses peintures sur la grande Place de Berlin. A échoué. A échoué. A échoué. Pitoyable.
J'ai rencontré Kerstin cet été. Je commençais à étaler mes toiles sur la Place, et à cracher du feu pour attirer les acheteurs potentiels. Il fallait bien que je me trouve une occupation, à défaut d'un poste de pyrotechnicienne ou artificière. Les économies de mes parents commençaient à s'amoindrir. Tous les moyens sont bons pour payer le loyer de mon petit studio et remplir mon frigo.
Il s'est approché, fasciné. Comme aimantés, mes yeux se plongeaient dans les siens, sombres. La brise faisait frémir ses cheveux dorés. Le soir, il était dans mon lit, et j'apprenais son passé douloureux.Lui aussi était orphelin, il vivait de rien dans les quartiers peu recommandables de la ville. Outre son job de chargeur, lui aussi était décidé à faire de son art un gagne-pain. Le lendemain, il esquissait des portraits au crayon, à côté de mon propre « stand » de peintures. C'était en juin.
Mais aujourd'hui, malgré la présence réconfortante de Kerstin, je suis en proie au doute. Je me pose des tas de questions... Combien de temps vais-je « vivre » ainsi ? Et qui sait de quoi sera fait mon lendemain ?
Mais le pire, sûrement, c'est le manque d'inspiration qui s'installe en moi. Je n'avais jamais vécu cela auparavant... Ma morosité l'emporte sur ma peinture. Je ne trouve plus la motivation. L'angoisse est une enclume qui m'entraîne vers le fond, loin de l'art. C'est désespérant. Vendre mes toiles est l'une de mes seules sources de revenus... Aujourd'hui je ne suis plus qu'un puits tari. J'ai bien peur que ce mal s'empare également de Kerstin. Que va –t-il se passer si nous ne vendons plus sur la grande Place et si je n'arrive toujours pas à trouver un emploi ? Mes interrogations reprennent. C'est un cercle vicieux.
« Kay ? »
Mon homme me tire de mes pensées.
« Kerstin : tu ne dors pas ?
Moi : je n'arrive plus à dormir. A quoi bon dormir ? Avec ou sans sommeil, je n'arrive plus à peindre.
Kerstin : ...
Moi : à quoi penses-tu ? Tu m'as l'air soucieux...
Kerstin : Honnêtement, j'ai réfléchi à notre situation. Je ne vois pas d'issue, mon job ne suffit plus à nous faire vivre, pas plus que la monnaie que tu récoltes à cracher du feu. Bientôt il ne restera plus rien de l'héritage de tes parents. Et je sais combien il est important pour toi de peindre, je vois bien la mélancolie qui te détruit. C'est pareil pour moi, Kay. Et j'ai trouvé ça... »
Il ouvrait son porte-monnaie, et en sortait un petit sachet, visiblement rempli d'une poudre blanche. De l'héroïne.
« Moi : Tu déconnes ? Tu crois vraiment que la drogue va nous sauver ? Tu ne crois pas qu'on va couler encore plus loin si on prend cette m*rde ?
Kerstin : Ecoute, je sais que ça te parait insensé... Mais ça pourrait nous permettre de reprendre nos pinceaux ! Je connais plusieurs artistes qui s'en servent...
Moi : Je les connais aussi ces artistes. Talentueux, je le reconnais, mais jamais je ne perdrais ma dignité de cette manière !
Kerstin : Oublie un peu ta dignité... je te parle de survie. Je pense vraiment que l'héroïne peut nous aider temporairement. Il suffira juste de savoir s'arrêter, et on est deux, on se soutiendra et on ne tombera pas dans la dépendance, je te le promets. »
Je ne répondais plus. Je n'avais plus d'arguments. Surtout à minuit. Peut-être avait-il raison... On pourrait peut-être se servir de cette drogue comme un moteur... Je devais lui faire confiance, refuser serait égoïste. Il avait sûrement raison, ce serait l'histoire de quelques jours, quelques jours pour peindre et revendre. Je m'endormais, perdue dans mes réflexions.
11Hoo, le lendemain
Je redoute cette journée. Buvant mon café dans l'unique pièce de 16m², je croise le regard incertain de Kerstin. Lui aussi n'est pas très confiant, mais à vrai dire, nous n'avons pas beaucoup le choix. C'est tenter le diable, ou crever de faim à petit feu.
Mon homme sortait ses pinceaux, j'amenais également une toile pour chacun de nous. Tout est prêt. Sur un morceau de papier, Kerstin s'applique à dresser un rail de drogue. Ce qui est fait est fait. Nous serons bientôt sous l'emprise de l'héro. Mon angoisse est palpable.
Les effets se font sentir, comme un flash. Une dangereuse sensation de bien-être s'empare de mon esprit totalement soumis. Le plaisir s'engouffre dans mon sang... Ma main se tend, à l'extrémité : un pinceau qui se met à se mouvoir. Il me semble alors que mes couleurs vivent.
Nous avons peint toute la journée et continué la nuit. Notre travail est excellent et fructueux.
Demain, on recommence.
23Hoo.
Et merde. Encore une journée inutile. Non, en fait c'est tout bonnement MOI qui suis inutile. Je me demande s'il y a encore de l'espoir. On dirait que le destin ne m'est pas favorable. Pourtant c'était bien parti non ? Petite, je m'imaginais déjà... « Kay, la plus grande artificière de toute l'Allemagne ! Maman tu crois que je vais réussir ? »
Et me voilà aujourd'hui : Kay, 25 ans, diplômée de pyrotechnie depuis Mai, n'a toujours pas trouvé d'emploi, et vit grâce au maigre héritage de ses parents fraîchement décédés lors d'un accident de voiture, tente de vendre ses peintures sur la grande Place de Berlin. A échoué. A échoué. A échoué. Pitoyable.
J'ai rencontré Kerstin cet été. Je commençais à étaler mes toiles sur la Place, et à cracher du feu pour attirer les acheteurs potentiels. Il fallait bien que je me trouve une occupation, à défaut d'un poste de pyrotechnicienne ou artificière. Les économies de mes parents commençaient à s'amoindrir. Tous les moyens sont bons pour payer le loyer de mon petit studio et remplir mon frigo.
Il s'est approché, fasciné. Comme aimantés, mes yeux se plongeaient dans les siens, sombres. La brise faisait frémir ses cheveux dorés. Le soir, il était dans mon lit, et j'apprenais son passé douloureux.Lui aussi était orphelin, il vivait de rien dans les quartiers peu recommandables de la ville. Outre son job de chargeur, lui aussi était décidé à faire de son art un gagne-pain. Le lendemain, il esquissait des portraits au crayon, à côté de mon propre « stand » de peintures. C'était en juin.
Mais aujourd'hui, malgré la présence réconfortante de Kerstin, je suis en proie au doute. Je me pose des tas de questions... Combien de temps vais-je « vivre » ainsi ? Et qui sait de quoi sera fait mon lendemain ?
Mais le pire, sûrement, c'est le manque d'inspiration qui s'installe en moi. Je n'avais jamais vécu cela auparavant... Ma morosité l'emporte sur ma peinture. Je ne trouve plus la motivation. L'angoisse est une enclume qui m'entraîne vers le fond, loin de l'art. C'est désespérant. Vendre mes toiles est l'une de mes seules sources de revenus... Aujourd'hui je ne suis plus qu'un puits tari. J'ai bien peur que ce mal s'empare également de Kerstin. Que va –t-il se passer si nous ne vendons plus sur la grande Place et si je n'arrive toujours pas à trouver un emploi ? Mes interrogations reprennent. C'est un cercle vicieux.
« Kay ? »
Mon homme me tire de mes pensées.
« Kerstin : tu ne dors pas ?
Moi : je n'arrive plus à dormir. A quoi bon dormir ? Avec ou sans sommeil, je n'arrive plus à peindre.
Kerstin : ...
Moi : à quoi penses-tu ? Tu m'as l'air soucieux...
Kerstin : Honnêtement, j'ai réfléchi à notre situation. Je ne vois pas d'issue, mon job ne suffit plus à nous faire vivre, pas plus que la monnaie que tu récoltes à cracher du feu. Bientôt il ne restera plus rien de l'héritage de tes parents. Et je sais combien il est important pour toi de peindre, je vois bien la mélancolie qui te détruit. C'est pareil pour moi, Kay. Et j'ai trouvé ça... »
Il ouvrait son porte-monnaie, et en sortait un petit sachet, visiblement rempli d'une poudre blanche. De l'héroïne.
« Moi : Tu déconnes ? Tu crois vraiment que la drogue va nous sauver ? Tu ne crois pas qu'on va couler encore plus loin si on prend cette m*rde ?
Kerstin : Ecoute, je sais que ça te parait insensé... Mais ça pourrait nous permettre de reprendre nos pinceaux ! Je connais plusieurs artistes qui s'en servent...
Moi : Je les connais aussi ces artistes. Talentueux, je le reconnais, mais jamais je ne perdrais ma dignité de cette manière !
Kerstin : Oublie un peu ta dignité... je te parle de survie. Je pense vraiment que l'héroïne peut nous aider temporairement. Il suffira juste de savoir s'arrêter, et on est deux, on se soutiendra et on ne tombera pas dans la dépendance, je te le promets. »
Je ne répondais plus. Je n'avais plus d'arguments. Surtout à minuit. Peut-être avait-il raison... On pourrait peut-être se servir de cette drogue comme un moteur... Je devais lui faire confiance, refuser serait égoïste. Il avait sûrement raison, ce serait l'histoire de quelques jours, quelques jours pour peindre et revendre. Je m'endormais, perdue dans mes réflexions.
11Hoo, le lendemain
Je redoute cette journée. Buvant mon café dans l'unique pièce de 16m², je croise le regard incertain de Kerstin. Lui aussi n'est pas très confiant, mais à vrai dire, nous n'avons pas beaucoup le choix. C'est tenter le diable, ou crever de faim à petit feu.
Mon homme sortait ses pinceaux, j'amenais également une toile pour chacun de nous. Tout est prêt. Sur un morceau de papier, Kerstin s'applique à dresser un rail de drogue. Ce qui est fait est fait. Nous serons bientôt sous l'emprise de l'héro. Mon angoisse est palpable.
Les effets se font sentir, comme un flash. Une dangereuse sensation de bien-être s'empare de mon esprit totalement soumis. Le plaisir s'engouffre dans mon sang... Ma main se tend, à l'extrémité : un pinceau qui se met à se mouvoir. Il me semble alors que mes couleurs vivent.
Nous avons peint toute la journée et continué la nuit. Notre travail est excellent et fructueux.
Demain, on recommence.
Fin du premier chapitre.
iL est inutile de préciser que je ne suis pas partisane de la drogue, c'est pas bon et c'est dangereux.
(Mais on s'en fiche, c'est une fiction =P)
iL est inutile de préciser que je ne suis pas partisane de la drogue, c'est pas bon et c'est dangereux.
(Mais on s'en fiche, c'est une fiction =P)
