Début décembre 1993, Berlin.
23H3o.
Mais qu'est-ce que je fais.
Qu'est-ce que j'ai fait.
Okay, c'est pas le moment de te poser des questions, Kay. Reprends un verre, t'es certainement pas assez ivre pour être zen. Accoudée au comptoir du bar (mon lieu de prédilection, désormais) je finis vite fait mon verre de whisky et saute du tabouret haut.
Je traîne les pieds jusqu'aux toilettes répugnantes du lieu et croise mon regard vitreux dans le reflet du miroir. C'est vraiment moi, ça ? Je ne me reconnais pas. Ma chevelure, autrefois ondulée et auburn, s'est visiblement ternie. Mon teint est blafard, mes yeux cernés par la fatigue et la nervosité, mon regard est perdu et mélancolique.
J'ajuste ma tenue. Ce sera bientôt mon tour de me déhancher devant les hommes peu fréquentables qui squattent, matin et soir, ce bar malfamé. Ces derniers temps, je dois admettre que ma vie a basculé, je le sais pertinemment. Je pensais avoir touché le fond, j'en étais loin.
Aujourd'hui, je suis une junkie. Comme beaucoup de jeunes adultes du coin, d'ailleurs.
Si seulement je pouvais revenir en arrière. Au moment où Kerstin et moi avions sniffé pour la première fois. L'inspiration nous était revenue, malgré elle. On a vraiment crû qu'on s'était sauvé la vie, alors qu'on se damnait. C'était prévisible : nous n'avons pas réussi à nous détacher de la drogue si « bienfaisante » et destructrice.
Les premiers temps, on a vendu nos ½uvres, et cette victoire nous a encouragés à sombrer dans la dépendance. Puis on s'est vu devenir nerveux, instables... Notre couple n'a pas résisté à notre automutilation. Je me suis retrouvée seule et encore plus démunie. Et il fallait financer ma dose quotidienne de poison... J'ai cessé de cracher du feu sur la Place publique (par défaut d'énergie) et à ce jour, je ne peins que sous l'emprise de la drogue. Kerstin, lui, est devenu dealer, et commet des agressions pour obtenir du fric. 'Encore plus accroc que moi. C'est délicieusement effrayant.
Au fil des jours, mon corps et mon esprit exigeaient encore plus de poison. Pour survivre à cette emprise, j'ai du suivre la voie d'une autre junkie... Depuis quelques semaines, je suis payée pour danser chaque soir sur une estrade. Je serais prête à faire presque n'importe quoi pour mon injection de « bonheur quotidien ».
Minuit.
C'est l'heure du show. De cuir vêtue, j'offre une danse lascive à la quinzaine de regards braqués sur moi. Je m'en fous, je ne les regarde pas, et je suis assez soûle pour ne pas me sentir honteuse. Certains hommes ne viennent que pour me voir, et je fais attention à ma peau en sortant du bar. Ici, il n'y a que des habitués. Mais je crois qu'ils ne savent pas ce qui me pousse à danser si sensuellement. Je cache les marques bleues/violettes aux pliures des coudes par de longues mitaines. Mon « public » ne voit pas les vestiges de mes piqûres d'héro. Si jamais ils avaient pitié ou étaient dégoutés, ils ne me glisseraient plus de billets.
Par curiosité, je jette un rapide coup d'½il sur la pièce légèrement sombre. Je ne voyais que les habitués, bière dans la main, sourire en coin, chuchotant entre eux... Mais à ma surprise, je croise le regard de trois hommes. Mon regard se faisait insistant, je cherchais à les reconnaître malgré l'ambiance tamisée du bar. Ils m'ont l'air plutôt jeune, bien bâtis, les cheveux foncés... Rien à faire, ceux là sont nouveaux, j'en suis persuadée.
Je détourne mes yeux en continuant ma danse. Je sens le regard de ces trois hommes, il me traverse de part en part. Honteusement, j'en suis flattée, et je redouble de confiance à travers mes mouvements fluides. Le patron sera ravi si j'attire de nouveaux « futurs habitués ». Je risque une nouvelle fois un regard furtif sur les trois nouveaux. Ils ont l'air ensorcelés, c'en est déroutant. Malgré moi, mes yeux restent aimantés vers eux, je reste fascinée par leur visage à peine éclairés jusqu'à la fin de mon show.
Je file vite dans la minuscule pièce qui nous sert de loges, décontenancée. C'est la première fois que je panique devant un public. Peut-être que je n'ai pas bu assez...
J'enfile un long manteau et sors par la porte de derrière. C'est le lieu que moi et Kerstin, mon dealer, avons fixé pour nous retrouver. Il est déjà là, appuyé contre le mur. J'ai hâte.
« Moi : Tu as ce qu'il me faut ? Je ne vais plus tenir en place...
Kerstin : Pas vraiment. Et toi, tu as ce qu'il me faut ?
Moi : je comprends pas... Arrête de divaguer et file moi ma dose !
Kerstin : Je veux que tu reviennes, on était bien tous les deux... »
C'est à ce moment là que je distingue une odeur d'alcool qui émane de lui. Il est complètement ivre.
« Moi : je vois... On se revoit demain soir, même endroit. J'imagine que tu auras les idées claires. »
Je reviens sur mes pas, m'engouffre dans la rue qui mène à mon studio, contrariée.
Tant pis pour l'héro. Je vais faire sans pendant 24H.
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la suite bientôt ...
